De 1965 à 1969, comment les expatriés et leur famille vivaient ?
Ce quatrième article décrit la vie quotidienne des Ch’tis expatriés et vous livre quelques souvenirs personnels.
Si les pionniers « permanents » sont arrivés en bateau entre 1961 et 1963, les suivants, dont mes parents – Maurice Choquelle, Marie Louise Lelong et moi-même Anne- ont effectué le trajet de Paris Orly au Brésil en avion Caravelle avec une escale à Dakar ou à Recife, pour atterrir à Rio de Janeiro. Les formalités de passeport et d’immigration ont été facilitées en amont grâce à l’aide des services administratifs de Wingles. Arrivés à Rio de Janeiro le 4 avril 1965 dans notre cas et avant le transfert à Caçapava, ce fut l’occasion pour nous de découvrir la mythique Rio de Janeiro : la plage d’Ipanema et le Corcovado – christ rédempteur. Si nécessaire, les affaires pour s’installer suivaient par bateau. Néanmoins, les meubles et toutes les commodités pour la maison étaient fournis. Le statut d’immigré pour un contrat de quatre ans dans notre cas impliquait que l’on pointe régulièrement dans le registre des étrangers du Brésil pour revalider le lieu de résidence, auprès de la police locale de Caçapava. Nous avons habité l’une des 16 maisons individuelles qui avaient été construites à côté de l’usine Providro. Mon père était contremaître et ma mère qui travaillait aussi à l’usine de Wingles dans les bureaux à la comptabilité avant d’immigrer, s’est arrêtée de travailler pour élever sa fille encore toute petite; en effet j’avais 17 mois quand nous avons déménagé au Brésil. Ainsi, je ne suis pas allée à l’école maternelle … et j’ai profité d’une enfance sous un climat tropical et des copains et copines du village des Français. La plus jeune sœur de ma mère qui vivait avec nous depuis la mort de leur mère nous a accompagné au début et est repartie en France fin 1966, âgée de dix-huit ans et demi.
Mon père, qui avait fait un séjour préalable à Providro d’Août 1964 à Janvier 1965, avait appris le portugais et tout le monde s’y est mis dans la famille. Même si aujourd’hui, je ne comprends pas le portugais, je me souviens de cette berceuse que me chantait mon père : une chanson de carnaval intitulée Mascara Negra, chanté par Zé Keti.
Paroles de « Mascara Negra »
Tanto riso, oh quanta alegria
Mais de mil palhaços no salão
Arlequim está chorando pelo amor da Colombina
No meio da multidão
Foi bom te ver outra vez
Tá fazendo um ano
Foi no carnaval que passou
Eu sou aquele Pierrô
Que te abraçou
Que te beijou, meu amor
A mesma máscara negra
Que esconde o teu rosto
Eu quero matar a saudade
Vou beijar-te agora
Não me leve a mal
Hoje é carnaval
Tant de rires, oh tant de joie
Plus d’un millier de clowns dans la salle
Arlequin pleure l’amour de Colombine
Au milieu de la foule
c’était bon de te revoir
Ça fait un an
C’était au carnaval qui passait
je suis ce Pierrot
qui t’a embrassé
Qui t’a embrassé, mon amour
le même masque noir
qui cache ton visage
Je veux tuer le désir
Je vais t’embrasser maintenant
Ne vous méprenez pas
Aujourd’hui c’est Carnaval
Dans ce pays si nouveau, nous avons bien profité des vacances au bord de l’Atlantique, en Juillet ou à Noël et nous allions avec notre Volkswagen Coccinelle rouge sur la côte la plus proche de Caçapava, à Carraguatatuba, situé à environ 100 kms ou à Ilha Bela, situé 30 kms plus au sud sur la côte. Les routes de campagne n’étaient pas très sûres et nous avions comme consigne de partir toujours à au moins deux voitures, avec des amis donc, pour se secourir au cas où et je crois me souvenir que mon père avait une arme cachée dans la boîte à gants, au cas où. Mais rassurez-vous, il ne nous est rien arrivé. Ces plages étaient magnifiques voire sauvages à l’époque et maintenant cette côte est très développée, malgré quelques aires de protection marines et terrestres.
Les fêtes : on essaye de faire comme en France … tout en découvrant les coutumes locales
À Pâques, c’est l’automne, enfin le début de la saison sèche et il faut bien mettre un petit pull aux enfants car la température le matin baisse à 15°C … mais cela n’empêche pas qu’on organise une chasse aux œufs en chocolat dans le jardin, plus exotique qu’en France. Il est planté de palmiers, bananiers et d’orangers et les haies sont constituées d’hibiscus; les arbres à caoutchouc (ficus elastica), bien connus en pot en France, ont là-bas une croissance extraordinaire sous le climat et servent bientôt d’arbre à singes; pour les enfants ou même pour le petit ouistiti que j’ai eu comme animal de compagnie pendant quelques jours, en plus de notre chien pékinois.
La Fête-Dieu a lieu en général en Juin, 60 jours après Pâques pour fêter le corps et le sang du Christ et c’est un jour férié pour l’immense majorité catholique du Brésil. Pour cette fête, le sol des rues de Caçapava est patiemment orné de fleurs par les habitants la veille de la Fête-Dieu. Ces assemblages représentent des motifs géométriques ou religieux, illustrent le rôle du café dans l’économie du Brésil. Le jour J, après la messe, la procession ecclésiastique menée par le prêtre qui porte l’Eucharistie dans un ostensoir avec les enfants de cœur marchent sur ce tapis flamboyant, au chant des cantiques et fanfares tout en détruisant tout ce travail méticuleux éphémère. Cette belle coutume se retrouve toujours dans les pays espagnols et portugais de nos jours.
Caçapava est situé sur le tropique du Capricorne, alors les jours et les nuits sont d’égale durée et pendant l’été, c’est-à-dire la saison des pluies de Novembre à Décembre, il y a souvent des orages en fin d’après-midi vers 4 heures. Là-bas, les saisons sont inversées et les vacances de Noël se passent au balcon et à la mer ! La tradition de la fête de Noël pour les enfants, organisée par Boussois s’est transportée aussi au Brésil ! mais là-bas, tout est plus exotique qu’en France, il n’y a pas de neige ni de traîneau avec des rennes !
C’est ainsi que, la première fois que j’ai vu de la neige en revenant en France vers mes six ans, je suis allée me vautrer dedans pour éprouver une sensation complètement nouvelle pour moi !
La petite société française qui vit autour de l’usine se retrouve souvent autour du bâtiment du foyer, centre social qui permet aux enfants de fêter leur anniversaire avec leurs copains.
Le sport : et au pays du football, qu’ont fait les émérites amateurs chtis ?
Eh bien, ils se sont illustrés en fondant le Providro Club, le club brésilien de football de la ville de Caçapava.
L’équipe professionnelle a été créée le 17 Août 1964 avec le même nom que l’entreprise, et a joué une seule édition du championnat pauliste (signifiant de l’état de São Paulo) organisé par la fédération, participant à la troisième division en 1966. Ensuite le club est redevenu amateur. Pour faire écho à la coupe du monde de football de 1958 gagnée par la Seleçao où le roi Pelé s’est illustré en marquant 3 buts en demi-finale contre la France, les français de Providro ont « relevé » le défi et représenté honorifiquement la France lors du match du samedi 20 Août 1966.
Traduction : Après-midi sportif international
Sportif! Venez au stade A.A.C. (Associaçao Atlética Caçapavense) pour regarder pour la première fois à Caçapava un match international de football opposant le Brésil à la France. Ce match amical international, entre les Français et les Brésiliens nous rappellera la Coupe du Monde de 1958 entre le Brésil et la France. Le Brésil sera représenté par certains employés du bureau « Providro», et la France par des techniciens français qui travaillent aujourd’hui dans cette entreprise.
Sera le médiateur du match l’arbitre brésilien Edmundo Magalhaes, assisté par les drapeaux internationaux A.Mermolia (italien) et Augustin (espagnol).
Un beau trophée sera décerné pour le souvenir du 1er match international disputé sur la pelouse de l’AAC. Le trophée est exposé au Bambi Bar.
La rencontre sera filmée, à laquelle seront présents les techniciens et directeurs de Providro et des canettes personnalisées de Caçapava.
Tarif unique : CR 50,00 (cruzeiros)
Bien que battus 3 à 0, les français se sortirent du match avec grand honneur puisque les Brésiliens leur firent don de la coupe du match.
Un grand merci aux participants : M. Leroux, Hoyez, Boilly, Rodzik, Glineur, Depauw, Lambert, Gilbert, Vanhout, Stordeur et Regnaudin, à l’entraîneur M. Durot et aux réservistes : M. Bachelier, Mercier, Dablain, Réant, Croux et Langlois.
Les français les plus mordus de foot ont eu aussi l’occasion durant leur séjour de se rendre à São Paulo et à Rio de Janeiro dans le fameux stade de Maracaña pour sentir l’ambiance unique de ce stade mythique; ils ont aussi aperçu le roi Pelé ! (De son vrai nom Edson Arantes do Nascimento, il était titulaire en Juillet 1957 au Santos Futebol Clube ; Santos, ville maritime au sud de São Paulo, à 200 kms de Caçapava. Il avait 16 ans)
Les distractions :
Le Brésil semble loin de la France et à cette époque il n’y a pas le téléphone dans chaque maison ni au Brésil ni dans le Nord; le courrier et les photographies partagées restent le meilleur moyen pour garder le lien avec la famille et les amis. Malgré la distance, on peut se distraire en écoutant les chanteurs français, dont les derniers titres à la mode parviennent jusque là-bas. Ainsi, j’ai conservé quelques disques « collectors » en souvenir des soirées entre amis : Charles Aznavour, Adamo, Françoise Hardy… C’est aussi l’époque où la Bossa Nova inonde le monde entier, grâce aux chansons de Carlos Jobim qui deviendront des succès planétaires : A garota de Ipanema (1963) – La fille d’Ipanema (plage de Rio) , Desafinado (1959) – Désaccordé... Sous ce climat si alanguissant, il faut apprendre à la danser dans les règles de l’art : pas trop vite, seul le bas du corps doit bouger … et si vous ne connaissez pas le film Orfeu Negro de Marcel Camus – musique de Carlos Jobim, je vous invite à le visionner pour mieux comprendre cette culture brésilienne.
Les brésiliens sont un peuple plutôt accueillant et lorsque les français sont invités dans une maison pour le repas ou que des brésiliens sont invités chez des français, l’adage « minha casa é sua casa» – « Ma maison est ta maison » – se pratique au sens propre et cela veut dire que si vous avez besoin de quoi que ce soit, il faut se servir, y compris directement dans le réfrigérateur !
Au restaurant, c’est la débauche de viande, on se régale de churrascos – ces épées de viande placées au-dessus du feu dans les churrascarias. À la maison, ma mère a beaucoup cuisiné et, avec les autres femmes au foyer (« prendas domesticas ») elles vont faire les courses au marché de Caçapava qui est bien fourni de fruits et légumes. La boucherie est ouverte sur la rue et les morceaux sont bien plus volumineux qu’en France car la viande est plutôt appréciée grillée au barbecue. Alors demandez « un contrafilé, un lomo o des costelles » de bœuf brésilien (ici ce sont des zébus, les bœufs à bosse) et le boucher vous enveloppe tout cela directement dans du papier journal qu’il faut ensuite enlever – parfois à la pince à épiler car le papier journal colle à la viande mais ça isole des mouches ! – puis couper en morceaux pour stocker tout cela, en rentrant à la maison. L’eau du robinet doit, bien sûr, être toujours bouillie avant d’être bue, il n’y pas d’eau minérale à cette époque !
Les Français se promènent aussi dans les environs : vers les villes de Taubaté, Campos de Jourdan, et Santos, la grande ville côtière au sud de São Paulo où certains ont accosté lors de leur arrivée en bateau. Les vacances sont l’occasion de visiter des plages quasiment vierges de la côté atlantique comme Ubatuba, la ville côtière la plus proche de Taubaté, situé à 60 kms au nord de Carraguatatuba. Au bord de mer, les pêcheurs locaux utilisent l’embarcation traditionnelle des côtes brésiliennes, les jangadas.
Photos ci-dessous de gauche à droite : La réplique du Christ Rédempteur à Taubaté, une place vers le bord de mer à Santos …
… les environs de Caçapava et la couleur rougeâtre du sol, typique de la latérite recouvrant les plateaux de l’intérieur.
Certains français décideront de profiter de leur présence au Brésil pour visiter d’autres pays d’Amérique du Sud comme l’Argentine, l’Uruguay, Le Chili et le Paraguay ou d’autres états du Brésil comme le mystérieux Mato Grosso où il y aurait encore des indiens jivaros, réducteurs de tête.
Mes parents, comme d’autres expatriés « permanents » ont eu le plaisir de revenir en France pendant les vacances d’été à mi contrat, c’est-à-dire au bout de deux ans. Ainsi, la famille et les amis restés en France ont découvert notre vie sous les tropiques, les enfants qui ont bien grandi et parfois aussi, nous sommes allés sur la tombe d’un parent décédé.
Vers fin 1968, la communauté française a eu la chance de voir l’achèvement de la construction de la piscine à Providro, ce qui a réjoui tout le monde, petits et grands !
Le foyer a toujours été un lieu de convivialité pour toute la communauté qui permet aux enfants de se retrouver pour les anniversaires et aussi pour des fêtes plus larges avec parents et les enfants autour de barbecues. Ainsi la Saint-Laurent qui tombe le 10 Août est toujours l’occasion de retrouvailles de toute la communauté de Providro, ceux qui habitent à côté de l’usine, à Caçapava ou à São Paulo, en fonction de leur rôle au sein de l’entreprise (production, distribution, commerce). En effet, Saint Laurent [1] est le patron des verriers et la tradition nordiste de Boussois de se retrouver pour fêter son saint patron s’est exportée au Brésil où tous les verriers et leur famille se retrouvaient chaque année au foyer autour des barbecues pour fêter dignement ce saint patron.
[1] Laurent, né à Huesca – Espagne, diacre du pape Sixte II a été brulé par le préfet de Rome Dacien, le 10 août 258 sur un lit de fer (le « gril ») sous lequel des charbons ardents avaient été déposés. En mémoire de ce sacrifice humain, les verriers, qui se servent du feu pour créer le verre, ont décidé, dès le Moyen-Âge, de faire de Saint-Laurent leur protecteur.
Après quatre, cinq années ou plus pour certains passées au Brésil, c’est l’heure de rentrer au pays et pour les enfants le retour à une scolarité sur le modèle français. Il faudra se réadapter au climat européen … gare aux rhumes hivernaux ! et continuer aussi de s’adapter aux nouvelles technologies du verre et aux soubresauts économiques des années 1970.
Conclusion
Cet article se veut un hommage pour ces aventuriers des temps modernes qui sont partis avec femme et enfants dans une contrée tropicale, exotique mais pas sans danger et qui ont, à leur manière fait rayonner la France en apportant les technologies et leur savoir-faire. Nombre d’entre eux sont rentrés en France à la fin des années 1960 et ont continué à se côtoyer dans les années 1970 ou 1980 en France pour évoquer le bon temps passé sous les tropiques, et ainsi communiquer à leurs enfants le souvenir de ce pays.
Anne Choquelle
Annexe
Grâce à la numérisation des fichiers d’immigration du Brésil par les Mormons, disponibles sur le site Internet FamilySearch, j’ai pu reconstituer la liste des personnes qui se sont expatriées à Providro dans les années 1960.
À titre d’exemple, voici une des fiches de mon père, Maurice Choquelle.
Si vous êtes intéressé ou concerné, n’hésitez pas à me demander les fiches d’immigration de vos proches via la rubrique Contact de ce site.
Sources :
- Article de Anne Choquelle paru dans le magazine Eclats de Verre N° 41 – Mai 2023 de l’association généalogique verrière Genverre http://www.genverre.com
- Bibliothèque Nationale de France : Magazine Reflets et Images de Boussois, février 1962 à juillet 1969 : N° 27, 29, 30, 31, 32, 33, 34,35, 40, 54
- Livre : La Verrerie de Wingles 1924 – 1994 – Michel Dujardin –
- Brasil, São Paulo, Porto de Santos, Relações de Passageiros e Imigrantes, 1960-1982. Images. FamilySearch. http://FamilySearch.org : 14 june 2016.
- Arquivo National do Rio de Janeiro (Rio de Janeiro National -Archives, Rio de Janeiro